« Nature de »


Installation vidéo et texte lu lors d’un concert d’improvisation à la Péniche Antipode à Paris. 2013


L’esprit de la forêt lui avait dit de s’étendre là
Elle ne se relèverait qu’après s’être entièrement vidée de la haine du monde contenue dans ses tripes. Il lui faudrait des millions d’années pour éteindre l’incendie qui ravageait son coeur.

Une plaie en putréfaction se cachait sous la peau de lait
Une blessure creusée par les tourments d’une époque violente :
Théâtre de guerre, champ de bataille dévasté par les armées du doute,
Ancestral combat entre le masculin et le féminin,
Elle avait fini par lancer ses troupes à l’assaut de son désir.

Elle était si vieille maintenant.
Elle avait connu le temps des forteresses et des crasseux barbares
Elle avait été victime ou bourreau
Tantôt femme tantôt homme, elle avait traversé mille tourments, mille bonheurs
Mariée, violée, décapitée, elle avait attrapé les fortes fièvres
Elle avait aussi aimé, enfanté et vécu des centaines de vies heureuses
Pourtant seul le souvenir d’une violence vibrante résidait-en elle.

Elle était venue se laver au pied des grands arbres.
Au bord du précipice de son coeur peureux, elle découvrait des blessures qu’aucun baume ne saurait recouvrir.
Effondrement de toujours, les sucs s’étaient coagulés, les saturations au plus bas.
Truffée d’une glaise légendaire qui pendant des siècles d’angoisses avait bouché tous les pores de son âme.
Il lui fallait réactiver la sève de son être ravagé
Exhumer la vie d’un corps a demi consumé….

Sans le dire, elle se dirigeait vers la baie d’un noir profond
Comme on va d’un pas assuré, elle s’élança :
« Si vous saviez comme je me sens sale au dedans ».
Elle était tombée en elle-même comme on échoue sur une plage déserte

Croyait-elle qu’en s’allongeant, quelque prince de feu passant par là, saurait la relever ?

Qui aurait pu l’aimer ? Elle qui avait grandi au milieu des ténèbres.
Elle qui avait été le témoin de tant de guerres
Celle que les rois et reines s’étaient déclarés pour finir par se fuir, lâchement
Tant de déceptions avaient entretenu cette béance logée au creux de son être
Une brèche par laquelle toute la misère de son époque s’était engouffrée

« Suis je une bête ? », s’était-elle parfois demandé en regardant ses plaies nauséabondes
Etouffée dans une armure de malheur, elle s’était jusqu’ici bien gardée de se laisser toucher le coeur

Mille années avaient passées et elle était toujours lovée au creux de la forêt
Elle avait pénétré le voile de sa pudeur pour se plonger dans sa colère enfouie
C’était le printemps et elle dit :

Je crache sur votre hypocrisie
Je crache sur votre tristesse et votre violence
Je crache sur vos malheurs, votre irresponsabilité

Votre aveuglement
Vos misères, vos tourments, votre immaturité
Vos silences

Je crache sur vos mensonges
Votre imbécilité
Votre ignorance
Votre absence
Votre atavisme

Votre asservissement
Votre grossièreté
Votre brutalité

« Garde donc ta sève pour toi même ! », lui cria alors l’esprit de la forêt.

« C’est de la bile » répondit-elle.
« Je ne peux plus la contenir, laissez-moi la déverser au pied des grands arbres. L’herbe, finira bien par repousser »…

Alors elle resta là, étendue encore mille ans. Elle attendit ainsi couchée, la fin des sentiments malheureux.
Putréfaction laissée à la respiration du vent, retournement voué au mouvement de la terre,
Cicatrisation au fil des chutes d’automne….
Lentement, elle se vidait d’un amas de mourir

Pendant des jours et des nuits, ses intestins se dénouèrent, et puis son coeur devint léger.

« Adieu forêt de songes, Adieu feuilles mortes, Adieu soupirs du creux des troncs, s’en est assez de me terrer sous les grosses pierres humides.
La Forêt a assez pansé mes plaies ».

Visuel et texte : EB